SILENCE DES COQUILLAGES

I.

Oui, c’est l’aorte qui s’offre

au sein du coquillage,

et toutes les artères exigent de vibrer

dans le long transit que tapisse

le sparadrap des souffrances étouffées

II.

La bête s’accroche à un arbre défait

et si frêle, que c’est elle, la bête,

qui organise le silence

dans les trompes perdues

de son secret errant

III.

Tel un bourgeon qui s’effile,

le cœur cache sa blessure

et exhorte la vie

IV.

Elle danse dans son équilibre hérissé

Elle se laisse conduire par les fils qui se dressent

Elle parle en silence

de la vie qui fait* vaincre

*sait

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L I S B O N N E

1. « AVRIL AU PORTUGAL »

Je me souviens. Dans l’arrière-boutique de ma mère opticienne à Beaumont-sur-Oise, Odette, la vendeuse, susurre la chanson à la mode « Avril au Portugal », et alors je rêve d’aller dans ce pays où le printemps s’annonce magnifique. Mais voici que, bientôt, dans mon collège religieux de Beauvais où je me retrouve pensionnaire, j’entends le Père supérieur vanter les mérites d’un Etat catholique exemplaire -celui de Salazar. Mes soupçons sont extrêmes. En quoi une religion peut-elle être bonne à un Etat ? Et pourquoi mes parents m’ont-ils envoyé au collège du Saint-Esprit de Beauvais quand le Lycée de la ville semblait bénéficier de professeurs bien meilleurs (Merleau-Ponty, entre autres, en philosophie) et m’eût épargné toutes ces messes (je n’ai jamais cru un seul instant en Dieu) auxquelles je fus contraint d’assister, en étranger ? Si Salazar était l’idole des prêtres, le Portugal ne pouvait être qu’un pays suspect. Aussi l’idée d’un avril enthousiasmant perdait à mes yeux tout son charme lyrique. Finie donc la chanson.

Le paradoxe est que le Portugal m’est enfin devenu sympathique à partir d’un certain 25 Avril 1974. Le pays sortait alors du salazarisme mortifère ( Franco et Salazar me faisaient tous deux horreur et me dissuadaient de prendre des vacances dans leurs pays). Et voici que, soudain, le Portugal se rattachait à l’idéal de Mai 68 dont j’étais nourri. Je pourrais donc découvrir enfin une terre qu’on disait triste et pauvre (image dominante de la femme de ménage portugaise, chantée de façon narquoise par Annie Cordy – « La Madame, il est sortie » avec ses détestables accents populistes).

Passées mes années d’adolescence, j’étais entré dans l’âge d’homme le 25 avril 1974, et j’allais connaître mon ami Antonio, universitaire réfugié en France et qui me racontait ses jeunes années de lutte contre Salazar, ses arrestations, ses interrogatoires musclés, son éloignement dans une petite île-prison au large de Lisbonne, son ingéniosité à passer pour fou qui lui vaudra d’être hospitalisé à Lisbonne, avec cette fenêtre ouverte par laquelle il s’échappe et se voue dorénavant à l’obligation de se cacher. La peur. La peur au ventre. Les rafles pour mettre le peuple au pas, sous l’égide de Dieu !

Quand je connais Antonio, il m’entraîne dans de grandes virées nocturnes, à Paris et à Tours. Je suis fasciné par son endurance. Alors il m’explique qu’il est noctambule « pour tuer la nuit ». Quand le jour vient, il peut enfin aller se coucher. La résistance clandestine l’a contraint à vivre selon ce cycle. Il ne s’en remet pas.

Un jour, l’Université française ne veut plus de lui. Un jeune loup lui a soufflé son poste de lecteur. Il rentre au Portugal où l’Université lui ouvre grandes ses portes. Il aime enseigner. Aux yeux des étudiants, il est auréolé par ses nombreuses années passées en France et son courage de vieil opposant à un régime haï. Il me suggère de venir le visiter à Lisbonne où il a par ailleurs ouvert une galerie de peinture qu’il veut transformer en centre de conférences et en salle de concerts de fado.

Les choses soudain se précipitent, et voici qu’avant même de venir à Lisbonne spécialement pour Antonio, je suis invité, en tant que spécialiste de poésie, à un colloque sur Henri Michaux (il a lieu à Coimbra mais c’est à Lisbonne que je passe le plus clair de mon temps), à un autre colloque sur « La ville et la littérature » (il a lieu, lui, à la Fondation Gulbenkian, en pleine ville justement) et même à l’inauguration à grands frais d’un Centre Piaget sur la rive qui fait face à Lisbonne et que l’on gagne en traversant le pont gigantesque baptisé pont du 25 avril.

D’emblée, c’est l’éblouissement. Ces rues qui montent et qui descendent et qui, sous leurs pavés, épousent des collines en cascade. Ce sont les premières visites: le Château dominateur, la Cathédrale (dite le Sé, à ne pas confondre avec le thé qui ici est le « cha »…), le Musée d’art ancien et ses mémorables Jérôme Bosch et puis, sur le même chemin en sortant de Lisbonne, le couvent des Jéronimes, et, sur le fleuve même, la Tour de Belem.

Les jardins de la vaste Fondation Gulbenkian impressionnent par leurs sculptures posées au milieu des massifs ou dans les recoins les plus secrets. Et l’on se prend à rêver, une fois installé dans l’amphithéâtre de plein air où l’on sent la présence d’orchestres invisibles mais étincelants.

Il y a sur une colline abrupte (le haut quartier du Rato) la petite maison de Fernando Pessoa. Elle déçoit (le poète de « l’intranquillité » ne rime pas bien avec ce lieu trop tranquille). Mais, dès lors qu’on rejoint les quartiers bas de la cité (à pied ou par le tram ou par ces curieux funiculaires qui font tout le charme de la ville), on arpente à grands pas la longue Avenida de la Libertad (qu’on aime à comparer à nos Champs-Elysées) pour gagner le quartier des « Restauradores » (les restaurants par dizaines, en effet), puis la grande place du Théâtre avant de nous enfourner dans des petites rues anciennes menant à la gigantesque Place du Commerce qui ouvre sur le Tage, large fleuve qui va s’élargissant à mesure qu’il court se jeter dans la mer, à quelques encablures de la ville.

Lisbonne s’offre donc dans un va-et-vient incessant de rues qui montent abruptement et coupent les jambes du visiteur pressé. Les Lisboètes n’ont pas la sottise des touristes ; ils montent doucement, prennent le temps de s’arrêter, aiment parler à leur prochain. C’est leur façon d’aplanir la ville dont ils adorent les sinuosités infinies. L’apothéose s’accomplit dans le vieux quartier de l’Alfama dont on ne peut venir à bout de la pente qu’en empruntant des escaliers interminables. Mais là-haut, quelles vues ! Lisbonne, ses églises blanches et ses collines comme des seins offerts, et le Tage d’où partent nombre de ferries enchanteurs. Une fête.

Venu à Lisbonne à l’invite de mon ami Antonio, je ne cesse de découvrir ces faces cachées de la ville.

2. CARTES POSTALES

Je me souviens encore. Chaque fois que je viens à Lisbonne, je m’arrête dans une petite boutique -aujourd’hui « reconvertie »- qui porte le nom un peu arabe de « Bazar Mumi ». C’est un fourre-tout où les objets touristiques sont entourés d’un vaste choix de cartes postales. Ce ne sont pas des cartes postales très anciennes, mais elles ont du caractère, et elles sont les moins chères de tout Lisbonne. La boutique se situe en contrebas du Sé, à un endroit où le Largo de Santo Antonio da Sé se rétrécit tellement que les tramways de bois qui grimpent au Castelo manquent de nous arracher le dos.

Les cartes postales du Bazar Mumi imitent le temps passé, mais avec des couleurs très criardes qui sont finalement celles du Portugal que j’aime -une lumière crue qui maintient la joie avant que tout ne sombre dans l’insupportable torpeur de l’Atlantique.

Tous mes amis ont, au fil des années, reçu cette carte postale où une camionnette jaune postée devant un restaurant vante les mérites de son « bacalhau assado ». On sent que la terrasse bien protégée du soleil est prête à nous accueillir. La scène semble se passer à Caiscais, station un peu chic qu’affectionnent les Lisboètes, à une vingtaine de kilomètres de la capitale. Je songe qu’après un bon déjeuner (on mange bien -et consistant aussi- au Portugal), une sieste ne serait pas désagréable avec une femme aimée, dans une chambre au-dessus du restaurant lui-même, louée pour l’après-midi (mais un pays de tradition si catholique autoriserait-il ce fantasme?) avant de prendre dans la soirée le petit train qui reconduit à Lisbonne, au gré d’arrêts multiples : Estoril (son casino et son célèbre tournoi de tennis, en avril..), Sao Joao (d’où l’on aperçoit la mer ample et belle), Oeiras et Santo Amaro (où de vilains immeubles cachent malheureusement la mer), Paço de Arcos (où la mer réapparaît ainsi qu’une petite île qui servit de prison du temps de Salazar), Cruz Quebrada (où la mer ne se réduit qu’à la largeur du Tage), Alges et la façade fastueuse du couvent de Jeronimes), avant Belem et Alcantara et le pont immense qui nous écrase en surplombant les docks et puis Cais da Sodré, le terminus, à deux pas de la ville qui s’étage sous son château fortifié, à travers le quartier de l’Alfama où, dans le dédale des escaliers, sèche le linge des lavandières.

Mais l’Alfama a été livré aujourd’hui aux marchands de biens -et la petite maison qui, il y a quinze ans encore, abritait mes amours, est devenue une riche demeure avec des terrasses abritées. Quelque chose est bien mort sous ce luxe nouveau, et un immense parking souterrain a définitivement rasé le petit terrain de basket où des jeunes se défiaient.

Les cartes postales du Bazar Mumi ont le don de faire le grand écart entre un passé qui n’est plus mais qu’elles tentent de restituer maladroitement, et un présent dont elles nous dessaisient totalement. Quelque chose pleure en moi. Serait-ce le souvenir de ma mère qui, dans les années 60, fredonnait la chanson « Avril au Portugal » ? Je m’y trouve justement en avril, au Portugal, et ce ne sont que pluies incessantes et ces terribles bourrasques de l’Atlantique (un arbre est tombé sur l’Avenida de la Libertad peu après que j’eus quitté l’arrêt de bus ; j’aurais pu y laisser la vie).

Le fado s’étrangle. On me dit que Amalia Rodriguez aurait été la maîtresse de Salazar. Je pleure, si elle est vraie, cette reddition pitoyable.

A chacun de mes voyages au Portugal, une image se perd. Je m’évertue à associer ce pays à la France des années 60, voire même 50 -celles où mon père m’emmenait dans sa camionnette (je m’étais endormi sur l’accoudoir de la portière et il aimait à raconter cette scène où son regard avait dû être d’amour), mais rien n’y fait.

Les cartes postales que je cours acheter au Bazar Mumi ne sont que des vestiges qui calment à peine mon angoisse et accentuent l’assaut répété de la mort de mon père aimé. Pour la dernière fois, mon père m’avait invité dans un restaurant de Versailles, « Le Chapeau qui fume ». C’était la veille de sa mort, et, puisque les médecins le lui interdisaient, il avait bu deux portos -son seul lien finalement avec le Portugal ).

A défaut d’y être allé avec mon père, c’est mon fils que j’y ai récemment emmené -et nous avons logé dans la maison du frère d’Antonio, à mi-chemin entre Lisbonne et Caiscais. L’entre-deux où s’éprouve notre vérité.

3. L’ASSAUT DU POEME

Il y a, au fil de mes séjours à Lisbonne, des poèmes qui sont venus m’habiter. Je me souviens être monté sur les hauteurs du Castelo qui domine la ville Lisbonne, et j’ai ressenti là un des plus beaux enchantement d’une fin de journée :

« Ce feu qui s’éternise

n’empêche les bateaux de filer

dans la lisseur du Tage

et chacun va sa danse

dans la rougeur défunte

-et c’est un jour encore

de bonheur éperdu »

Oui, bonheur éperdu que celui qui lutte contre le perdu imparable. A Lisbonne, c’est avec un sentiment de parfaite sécurité -et pérennité- qu’on voit aller et venir d’une rive à l’autre les ferries, alors que le soleil se couche, si prometteur dans son rougoiement -érotique déjà.

Invariablement, se trouve associée pour moi l’image de la voyageuse accoudée à la rambarde d’un bateau où j’ose soudain la héler. Elle ressemble à ma cousine bien aimée, trop vite morte (pendue avec ses lacets au pied du lit de fer de sa clinique) et que la fin de belles journées permet de rendre à la vie -et à l’amour :

« Pourquoi est-elle si lointaine

comme ce soleil

en fin de course ?

Mais un bateau arrive

et la belle étrangère

dans le foulard

ocre et sang

des passions commençantes »

Avec ma cousine, on pouvait jouer à ne pas être des cousins, à être deux étrangers qui se tenaient les mains au cinéma. Mais le cinéma (j’aime beaucoup la Cinémathèque de Lisbonne), c’est toujours le film recommencé de son suicide. A un arrêt d’autobus dans la Rua D.Pedro V, son absence me poursuit : 

« On guette le poème

à l’arrêt provisoire

où nul ne s’arrête

trop pressé de rejoindre

le havre d’amour

que d’autres n’atteindront

Et la pendue

qu’attendait-elle

au pied de son lit

d’agonie ? »

Lisbonne a-t-elle vraiment ce caractère suicidaire ? La tristesse des ciels de l’Atlantique y incline, mais il y a un fond de douceur qui permet d’espérer le soleil -toujours très vite au rendez-vous.

Le Musée d’Art antique est un peu excentré. Je suis surtout frappé par les Patinir et les Jérôme Bosch ainsi que par ce garçon de Manet qui souffle pour offrir au vent une bulle d’eau savonneuse, étincelante et éphémère. Je recours alors à une sorte de carnet de peintre pour y coucher ces mots :

« Bosch regarde Patinir

et le cauchemar dévêt le rêve.

Des montagnes se dégagent

du plafond des fantasmes.

La bulle de savon persiste

le temps du tableau de Manet

apothéose transparente

de ce qui bientôt

ne sera plus qu’oubli

pour le jamais

(ou le jadis)

des âmes qui s’aimaient »

Et puis il y a toutes ces nuits où Antonio m’emmène dans les maisons où l’on chante du fado, inlassablement :

« C’est une plainte

mais amoureuse

C’est une mélancolie

en avance

sur la vie

C’est une amande

au cœur du fruit

Fado sans fadeur »

Et du fado, toujours, l’impossibilité de me détacher – en dépit d’évidentes dérives touristico-commerciales et même d’un manque de renouvellement. Il n’empêche,

« Ces litanies sans fin

agrippent le réel

lui insufflent la vie

touchent le tertre d’évidence

et couronnent l’amour

si souvent poignardé » ;

L’amour, ce n’est pas ici Roméo et Juliette ; c’est l’intranquillité de Pessoa -et le visage fuyant- parce que trop ardent- des femmes.

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CLAUDE VIALLAT, DE FACE

Claude Viallat ouvre une Via

là où, d’un pas, déborde,

en surface,

l’inconnu beau,

superbe appeau

pour mieux faire face.

Ecrire, c’est peindre,

choisir un parapet

pour traverser le vent,

pour que ça flotte, que ça encre,

que ça finisse ancré,

puis ça refait surface.

Les éponges

(ô Ponge, poète aimé),

ce sont des cœurs,

mais des cœurs arythmiques,

jamais en cadence

pour la surprise du tressaut.

.

Les cœurs sont des toros

pour toréer la mort

(de face, toujours),

sur la page, sur la plage

où un crabe reste en surface.

pour que le sable porte sa trace.

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LES PISCINES DE L’AMOUR

LES PISCINES DE L’AMOUR

La Chine se reflète dans les eaux de la Loire.

Elle fait grossir les berges

et s’éloigne et s’élague.

Elle est grande,

immense,

comme dans le rêve.

Elle est cette femme jeune au regard de jais

qui m’isole sur le Pont de Fil

où je crois la rejoindre.

Je lui parle de Segalen

qu’elle ne connaît pas.

Elle s’enfuit

jusque sur l’île.

Je la retrouve dans un appartement

où habite mon fils.

Elle rit,

sournoisement.

Je cours,

en nage,

vers les piscines de l’amour.

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THRENE DE L’ABSTRACTION

à Michel Butor, ami vrai des peintres

et chantre du « livre pauvre »

Bien sûr,

il y a des poètes qui aiment l’abstraction,

qui se cachent derrière elle,

qui se voilent la face.

Les peintres ne sont jamais abstraits.

La forme les débusque,

la couleur les propulse.

Bien sûr,

la poésie a ses armes mystiques,

ses postures de silence,

d’insolence,

les impostures du non-dit.

Mais il y a aussi des poètes

pour arracher les paravents factices,

pour dire leur vie et mieux la vivre,

pour hâter le partage,

pour se perdre dans les corridors bien réels

où se niche l’amour.

Car l’amour est toujours là,

qui traîne,

qui inspire le thrène des amants maudits,

des tours abolies,

des embolies,

des embellies.

Et l’on rêve du pinceau

qui suscite la vie,

qui imprime des formes

où le désir délire

et chérit la couleur

de toutes les femmes aimées

et fatalement abandonnées.

Bien sûr,

l’abstraction sert à cacher le drame,

à le hisser vers l’autre rive

où le ciel s’efface

jusqu’au sel.

Mais l’ aveu draine la force du vent

pour balayer les faux secrets

et aller au cœur de l’abîme

où se rejoue sans cesse

la scène de la naissance,

cette naissance à la mort.

Bien sûr,

tout est abstrait

et rien ne l’est.

La mort est bien trop sûre,

et l’amour tel un mur,

tel un chant sans mesure,

et la mère tout en pleurs.

Ô toi que j’aime,

je soulève ta traîne,

je m’entraîne à la souffrance déjà,

à l’indécence,

à la clarté qui t’indiffère.

Je dis je,

je crie je,

je bouscule les murailles,

je regarde les danseurs qui sortent de la scène,

je réclame au présent sa couleur irradiante.

Je ne sais le chemin,

je ne veux le connaître.

Mon amour est sans but.

Je vois la main du peintre

qui tourne dans la morsure

pour notre frêle survie

aimée à en mourir.

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Valéry visité et revisité

Il y a deux vagues dans la petite histoire de mon admiration pour l’oeuvre de Paul Valéry.

La première vague date des années 1960, quand j’entrais dans l’adolescence.

La seconde vague a été suscitée en 2010 par la découverte de Corona et Coronilla.

Entre les deux, cinquante années de décélération progressive, voire même d’oubli.

Adolescent, je n’aimais pas beaucoup lire – surtout pas les romans (le cinéma était pour moi un très suffisant pourvoyeur de fictions). Je me délectais plutôt du style épique de certains articles du journal L’Equipe rendant compte du Tour de France ou des grands matches de foot-ball. J’écrivais d’ailleurs aux champions sportifs pour leur demander un autographe (bien plus tard dans ma vie, j’allais demander à des poètes, cette fois, des livres pauvres avec, en lieu et place des autographes, des textes manuscrits…). Un jour, un footballeur marocain qui venait d’être transféré dans l’excellent club de Sète me répondit en m’invitant à venir passer des vacances dans sa villa du Mont Saint-Clair.

Je pris donc le train pour la cité de Paul Valéry et de son « Cimetière marin » que j’allai d’emblée visiter. Sur la tombe du poète et devant l’inscription qui y est gravée, j’éprouvai un vrai choc émotif . Je fis sans tarder l’acquisition des deux gros volumes de la Bibliothèque de la Pléiade. Mais c’est moins la poésie de Valéry qui me requit, que son éblouissante œuvre de penseur et de critique. Je la lisais avec passion, pas toujours certain de la comprendre. Je suivais sa pensée très intuitivement avant de peu à peu l’épouser intellectuellement. Oui, quelle fête de l’intellect ! Je transcrivais des citations, je me surprenais de savoir par cœur des passages, comme ce

« Courons à l’onde en rejaillir vivant »

du Cimetière marin -parfaite illustration de la dialectique à laquelle le système scolaire français allait me convier dès la classe de Seconde par le biais des dissertations.

Nourri surtout par les textes de Tel Quel et de Variété, je me sentais devenir intelligent au contact d’une pensée qui appréhendait si bien l’essence de la littérature et de la poésie. La méta-poésie me semblait alors être supérieure à la poésie même.

Très vite, mes dissertations obtinrent des notes conséquentes -ce qui dura jusqu’à l’agrégation. Je distillais dans mes travaux de nombreuses citations de Valéry, toujours propices à une relance de mon argumentation. Paul Valéry fut donc assez longtemps mon maître secret, mon complice en cheminement dialectique. Aura-t-il été pour moi l’auteur dont peut idéalement rêver un agrégatif (comme on a pu dire de Camus qu’il était un philosophe pour classes terminales) ? Sans doute.

Mais bientôt la découverte de La Parole en archipel de René Char allait me conduire à l’Isle-sur-la-Sorgue jusque chez son auteur. Dans le même temps, j’écrivais à Yves Bonnefoy. J’aimais leurs notes sur la poésie, plus aphoristiques chez Char, plus assoiffées de « présence » chez Bonnefoy. Je remarquais cependant assez vite que ni Char ni Bonnefoy n’aimaient vraiment Valéry (encore que chez Bonnefoy une certaine mise à distance puisse s’expliquer par une assez grande proximité).

Valéry fut désormais mis à l’écart des rayons de ma bibliothèque. L’intellect avait perdu beaucoup de son charme pour moi. J’avais rejoint des poètes qui, nourris par le surréalisme, étaient plutôt enclins à une « défaite de l’intellect » (selon la formule de Paul Eluard), en opposition à la fête de l’intellect chère à Valéry.

Exit donc Paul Valéry, pendant plus de quarante ans…

Les préférences de mon âge d’homme allaient à la poésie elle-même, au détriment des réflexions et des théories qu’elle a tendance à susciter. Paradoxalement, mes débuts d’enseignant à la Sorbonne correspondaient à la vogue (ou vague) théorique et un tantinet terroriste des années 1970. Je me sentais mal à l’aise, et j’en voulais même à Valéry d’avoir soufflé à une célèbre revue théoricienne le titre d’une de ses œuvres. Je fréquentais les poètes qui étaient mes contemporains (au-delà de Char et Bonnefoy il y eut Pierre Jean Jouve à qui je consacrais une thèse de doctorat, puis ce furent André Frénaud, Jean Tardieu, Guillevic, Tortel, Ponge, Jaccottet, Lorand Gaspar, Michel Deguy, Salah Stétié), et je n’avais souci que d’ être leur « accompagnateur » -et surtout pas leur théoricien- dans les chroniques que je donnais à la N.R.F.

J’étais en droit de croire que j’en avais fini avec Paul Valéry…

Or, en 2010, Bernard Mazo m’invitait au Festival « Voix vives de la Méditerranée » à Sète. Ce fut pour moi l’occasion de retrouver la cité valéryenne après cinquante années d’absence. Le cimetière marin était toujours là, que jouxtait désormais un Musée Paul Valéry à la sobre et belle architecture. C’est dans la librairie de ce Musée que j’aperçus le volume de Valéry au titre énigmatique de Corona et Coronilla. Le sous-titre « Poèmes à Jean Voilier » était symboliquement chargé de tous les vents passionnels voués à s’engouffrer dans les voiles de l’évasion poétique. Je découvrais que Jean Voilier cachait en fait une inspiratrice du nom de Jeanne Loviton, et j’étais encore plus charmé par ce glissement -quasi proustien, mais inversé- du féminin au masculin.

Ce fut comme un éblouissement. Ainsi Valéry, homme public et couvert d’honneurs, n’était pas mort dans l’ académisme confortable et souvent mortifère qui guette les célébrités. Je savais qu’il avait été le proche de femmes comme Catherine Pozzi, mais j’ignorais que, au soir de sa vie, il avait été capable d’aimer au point d’en mourir.

Mon professeur de philosophie au Lycée Henri IV, M. Bloch, avait coutume d’user souvent d’une citation de Valéry selon laquelle « le poète est le plus utilitaire des hommes » (je ne l’ai jamais retrouvée dans son œuvre). Dans cette optique, force est de constater que l’amour de Paul Valéry pour Jeanne Loviton lui a inspiré une masse de poèmes qui tranche avec la rareté qui a présidé à toute son aventure poétique. Tant de poèmes révèlent sans doute, au seuil du grand âge, un besoin de se motiver, de nourrir une essentielle raison de vivre, de se survivre. Les poèmes visent certes à s’attacher l’ aimée, à l’envelopper dans la sorcellerie serpentine dont témoigne le dessin de couverture (Valéry y représente une femme nue livrée à un serpent qu’elle caresse et qui la caresse). Pour Jeanne, Valéry prend des risques, il se met à nu, il atteint à un érotisme qui le rapproche de son maître vénéré, Mallarmé.

Dans Corona, l’exaltation amoureuse est maîtrisée. Elle passe par une technique poétique parfaite -trop parfaite sans doute, et, par là même, surfaite. L’absence de l’aimée est le thème directeur ; elle a l’ avantage de susciter la poésie alors qu’une présence trop assurée risquerait de la miner. Sur ce point, les amoureux ont scellé un essentiel point d’ accord, et ils songent, amusés, à une édition limitée (à eux deux, peut-être) de Corona. Il n’empêche que la poésie se voit invitée à verser du côté du drame lorsque Jeanne avoue à Valéry un attachement autre (« Ma Bien-Aimée / Un jour si beau / Le malheur vint / D’entre tes lèvres… »). Le poète entend alors des « mots de mort » et il a l’impression d’être descendu « Comme au tombeau ». Du moins a-t-il le réflexe de se défendre en exprimant son dépit agressif (« Va, sois heureuse / Si tu le peux / Comme tant d’autres / Âmes de peu… »). La passion sait toujours sa fin programmée, et il appartiendra à Valéry de peindre d’ abord « la mort d’un souvenir »- prélude cruel à la mort du poète. La gravité du propos vise, bien sûr, à installer l’amour dans la durée, à l’inscrire dans un temps dégagé des aspérités du réel. Si le poète meurt, le poème, lui, reste -et peu importent les caprices d’une aimée qui ne méritait peut-être pas de l’être.

Dans la foisonnante suite de Coronilla, la démarche du poète est plus libre, plus libérée. Valéry offre des poèmes épars, divers, certains datés, d’autres sans date ( ils permettent ainsi d’assouvir ou de refréner l’ appétit référentiel du lecteur). Valéry use toujours de la même dextérité poétique, mais il l’exerce dans des registres variés. Il interpelle sa bien-aimée en toute décontraction (My dear Johnny), il se moque de son âge avancé de vieux poète et déplore, avec plus ou moins de bonne foi, de n’ être plus aussi vigoureux que dans le passé. Du moins compense-t-il cette vigueur déclinante par des approches assez crues qui tendent à perpétuer la jeunesse de son esprit (« Mon premier festin / Soit il ton satin / Tout tiède et tout tendre … »). Le poète fait malicieusement répondre son aimée par un « -Fi, le polisson… ».

Pour ma part, poète tardif (j’ai publié ma première plaquette, La Vie cassée, à plus de cinquante ans), je me suis immédiatement senti des affinités avec un Paul Valéry vieillissant et néanmoins soucieux d’explorer toutes les potentialités de l’amour. L’amour passe justement par les douleurs de la jalousie rétrospective tout autant que par le bonheur de vivre des instants privilégiés de complicité (ainsi, dans le poème « Dix jours avec… », «  Dix jours de NOUS / Dix jours trop beaux, trop pleins, trop purs, trop doux / Dix jours de VERITE, totale, ivre, parfaite »). Cependant, Valéry a beau bénéficier de la carapace supposée du poète célèbre et reconnu, il est désarçonné devant le malheur et l’abandon, et il est acculé à apprendre très vite, trop vite, que « la vie est riche en fausse pierrerie » et qu’elle laisse souvent l’homme « SEUL AU PLUS HAUT D’AMOUR » pour le précipiter dans la mort.

Ma lecture de Coronilla correspondait au moment où, vaincu moi-même par une passion, je recourais à une formule de Marina Tsvétaïeva (« Tu m’aimas dans la fausseté du vrai ») et intitulais une de mes plaquettes Fausseté du vrai. Cette cruelle inversion des valeurs, je constatais qu’un homme comme Valéry en avait connu le venin, alors même que, pour beaucoup, le génie de l’auteur était censé s’être cristallisé dans ses célèbres Cahiers, sur les hauteurs inattaquables de l’intellect.

La pièce de Coronilla intitulée « Poésie » dit bien le grand écart que Valéry a dû secrètement vivre  :

« Ô Spasmes, mélange

Du diable avec l’Ange

Sous le même lange

Où battent leurs cœurs

S ‘exalte un échange

De vives liqueurs ».

Au-delà des affinités liées à un registre sentimental quelque peu universel, il me plaisait aussi de découvrir dans Coronilla un poème du 18 février 1945, reproduit manuscrit avant d’être donné sous une forme imprimée (« Voici, belle, nos modèles, / Avec ce petit bateau / Que voudraient mes doigts fidèles / Mettre même sur ta peau ») . Ce poème manuscrit est lui-même surmonté d’un dessin de Valéry représentant un homme qui saute d’une barque pour aller rejoindre, mains tendues, une belle sirène à lui offerte.

Ma découverte du Musée Paul Valéry m’avait permis d’admirer une salle où beaucoup de ses manuscrits et de ses lettres sont exposés. Des dessins les accompagnent parfois, car Valéry se révèle être également un peintre précieux au trait cursif, aux coloris sensuels. L’amour y chante en arabesques. Pour moi qui m’étais engagé dans l’aventure des « livres pauvres » (feuillets hors commerce offerts à l’écriture manuscrite d’un poète accompagné par un peintre), je regrettais évidemment que Valéry ait disparu car j’aurais été tenté de lui proposer de réaliser un livre manuscrit qu’il aurait, au surplus, été en mesure d’accompagner lui-même picturalement.

Mon plaisir et mon étonnement furent encore plus vifs lorsque je découvris dans Coronilla un poème manuscrit qui vaut surtout par sa version manuscrite (et non par sa transcription imprimée et fadement linéaire). Paul Valéry y rejoint le Guillaume Apollinaire des Calligrammes. Les mots dansent sur la page et tournent en arabesque sur un fond de papier quadrillé. C’est le mariage de l’anguleux de la vie avec la liberté virevoltante de l’amour.

« Ma beauté, je t’entoure de mon amour, je te souris, je te caresse… ».

L’incipit trouve sa matérialisation physique dans et par l’écriture manuscrite. La main caresse et va bientôt plus loin dans les cercles enserrants d’une sensualité sans frein :

«  …je te parle de tout mon être, je te regarde, je te touche, je te goûte, je te hume, je te mange, je te croque, tous les morceaux sont bons, je passe maintenant par dessous, c’est ma coutume et je fais le tour de toi, et je reviens au jardin et je nous vois à la fenêtre ».

Oui, le poème manuscrit fait très précisément le tour de la bien-aimée et puis l’entoure, et il a l’art de passer « par dessous » pour atteindre le « jardin » désiré -qui est un prélude à l’image noble du couple à la fenêtre mais qui verse aussi du côté du voyeurisme. Le poème dessiné par Valéry atteint un centre où la « beauté » (en creux) et le « jardin » (en surplomb) aimantent une « fenêtre » énigmatique.

Je sais que certains lecteurs de Valéry regrettent la publication de Corona et Coronilla, qu’ils trouvent qu’il s’agit là d’un ensemble de poèmes inaboutis et qu’il eût mieux valu les laisser à l’état de manuscrits. Mais ce sont en tant que manuscrits qu’ils me parlent finalement le plus et me confortent dans la conviction que le mariage entre le mot et l’image est une de formes et forces majeures de la poésie depuis Mallarmé.

Dans une belle postface à Corona et Coronilla, Bernard de Fallois remarque avec justesse qu ‘ « il y a les poètes qu’on admire, et il y a les poètes qu’on aime ». Eh bien, pour ma part, j’ irai jusqu’à dire que j’admire le poète du Cimetière marin et que j’aime l’auteur de Corona et Coronilla. Certes le thème de l’amour peut être -ô combien!- banal, et Valéry en a conscience dans une lettre presque testamentaire citée par Bernard de Fallois, où il aspire à son dépassement plus musical qu’intellectuel (« J’ai fait ce que j’ai pu pour que le thème monotone de l’Amour reparaisse, se fasse entendre à l’octave supérieure. C’est le même thème -et ce n’est plus du tout le même »).

L’amour sait les morsures du malamour, mais le poète a de secrètes armes pour tourner en elles (« Tournons dans la morsure » a écrit Rimbaud). Ainsi je me laisse volontiers tourner et retourner par la vague de ce second Valéry par moi revisité, et qui soudain se trouve habité par des mots qui, au plus loin et au plus proche de l’intellect, finissent par faire l’amour sur la page. Et ce n’est pas un hasard si André Breton, l’auteur de L’Amour fou, a d’emblée reconnu en Valéry un de ses maîtres.

Corona et Coronilla m’aura donc permis d’opérer une jonction entre mon goût pour Char et les surréalistes qui m’éloignèrent longtemps de Valéry et cette passion pour l’amour que le vieux poète a su impulser à des mots jeunes, souffrants, mais aux desseins (et dessins) admirablement chevillés à nos désirs décents et indécents (et innocents, aussi).

Daniel Leuwers

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BROCANTE ET COMPAGNIE

1. BROCANTE EN COMPAGNIE
Entre les luxueux Salons des Antiquaires et les désormais populaires « vide-grenier », il y a toujours la brocante, cet étrange boulevard des surprises, ce singulier forum des discussions et des négociations, cette fête des choses, des hommes et de leur improbable fusion.
Arrivé sur le lieu des brocantes, un frémissement vous saisit. Vous êtes d’emblée en quête d’un objet qui semble vous être spécialement destiné. Parfois vous ne le trouvez pas, et vous vous sentez déçu comme à un rendez-vous où votre nouvelle aimée aurait fait faux bond. Aussi vous mettez-vous souvent dans la position -prudente ou timorée- de celui qui n’attend rien sur un terrain qu’il veut neutre et sans doute inexorablement appelé à décevoir.
Heureusement, il y a le charme infini du soudain déclic. C’est lui qui vous motive, qui vous importe, qui vous emporte : pourquoi ce marchand a-t-il disposé sur son tréteau un livre que, depuis des années, vous cherchiez dans son tirage premier. Votre œil l’a immédiatement happé au milieu d’ouvrages qui ne vous parlent guère. Et vous avez la surprise de découvrir, en l’ouvrant délicatement, une dédicace de l’auteur. La rareté vous émeut. Le livre est cher évidemment, mais il vous est tellement cher que vous ne discutez même pas le prix. Vous emportez votre prise. Le bonheur se passe de tout commentaire.
Vous avez évidemment lu L’Amour fou d’André Breton et vous avez été enthousiasmé par les pages où le poète évoque ses visites régulières au Marché aux puces. Il y acquiert des objets singuliers comme cette fameuse cuiller-pantoufle qui est passée de main en main et qui scelle son destin amoureux sous le signe d’un érotisme aux couleurs de Cendrillon. Breton en tire la théorie fort convaincante du « hasard objectif ». Mais vous, vous ne croyez qu’à un hasard tout subjectif, qui vous submerge et qui ne s’intellectualise guère. Vous n’éprouvez jamais aucune lassitude devant le bric-à-brac de vos désirs (votre goût avéré pour les estampes érotiques ou les ouvrages qui rassemblent des photographies de nus). Ce n’est pas le fantasme d’un amour unique qui vous guide (la vie est seule à même de s’y créer un chemin difficile), mais le plaisir du multiple, de la répétition, avec ces va-et-vient d’un bout à l’autre de la brocante, cette obstination à passer et à repasser devant les mêmes stands où votre œil craint d’avoir manqué de vigilance (et vous en arrivez presque à souhaiter que la fatigue vous plonge dans un état second, favorable à de toujours nouvelles découvertes).
L’étonnant, c’est que l’acquisition d’un objet n’est jamais totalement satisfaisante. Il reste toujours un troublant manque à combler, qui s’apparente à la fièvre des joueurs de hasard. La brocante, c’est un casino à ciel ouvert où l’important n’est pas ce qui vient, mais ce qui viendra. La quête est constamment différée, contrariée, comme annulée. Tout est à refaire comme au premier jour. On retrouve la saveur des origines, et l’on se voit confronté au souvenir tremblé d’une mère qui se pare des bijoux de l’ Eve absolue dont vous êtes soudain autorisé à caresser la peau d’une douceur inouïe. Au sein du bric-à-brac de la brocante, vous revivez le charme disparu des maisons closes où le Swann de Marcel Proust jouit, cigare à la bouche, d’une catin docile.
A la brocante, la pensée se débauche. Il y a chez l’acheteur toute l’arrogance du grand bourgeois (vous payez, vous avez un budget pour cela) qui cherche l’amour en dehors des règles, le long de ces stands où les objets s’offrent sans s’offrir, se monnaient pour une possession finalement illusoire. Vous vous prêtez au jeu inquiétant de la vie, mais déjà la mort , de ses dents voraces, creuse le tombeau où s’accumulent pêle-mêle livres, tableaux et bijoux que l’homme précaire croit emporter avec lui alors qu’il lui faudra les perdre et les reverser sur le trottoir des illusions défuntes.
Et pourtant vous retournez à la brocante, vous vous étourdissez, vous payez, pour un objet qui aimante la mort, le tribut qui vous fait espérer en sa survie.

2. DE TROIS MOMENTS MEMORABLES

Il y a quelques « moments » de mes visites à la brocante qui me reviennent en mémoire.
Un jour, je m’arrête devant un stand où sont privilégiés les tableaux. C’est une sorte de mini-galerie devant laquelle trônent, pour faire brocante, quelques vases de Gallé, des Daum, des vaisseliers, du Murano. Moi, ce que j’aperçois, c’est une gouache qui, en quelques touches de couleurs, fait surgir du rêve les palais de Venise. Elle est signée « P.S ». Le marchand, très charmant, me dit que c’est une œuvre de Paul Signac. Son prix n’est pas exorbitant. Je suis intéressé, mais je laisse passer quelque temps pour aller consulter (j’habite au-dessus de cette brocante mensuelle installée sur un boulevard qui, autrement, est destiné à un marché aux fleurs) un catalogue consacré à Signac. Je constate que l’artiste signe souvent ses œuvres -surtout ses aquarelles et ses gouaches- des simples initiales « P.S » où le « P » penche légèrement en arrière. Je trouve aussi plusieurs reproductions d’oeuvres célébrant Venise, ville magique où le peintre a beaucoup travaillé.
Finalement, j’achète la gouache (courte négociation, pour la forme), mais à peine l’ai-je installée sur une commode de mon salon, que je suis pris de doutes. Le faussaire (excellent si c’en est un)) ne s’est-il pas inspiré du même catalogue que moi, de la même signature, des mêmes touches de couleurs ?
Au fil du temps, les doutes s’ estompent. Cette œuvre, je veux le croire, est un original. Pourquoi un faussaire l’aurait-il confectionnée ? La brume du mystère ne cessera de planer sur les palais de Venise, et c’est peut-être très bien ainsi.
Acheter à la brocante (et même ailleurs où de contestables certificats d’authenticité peuvent vous sont délivrés), c’est accepter l’inconnu, c’est le vouloir, c’est le choyer, pour y nourrir ses angoisses, pour en mourir de plaisir ou de honte (ces « petites hontes » qui vrillent nos vies, comme les touches pointillistes d’un Signac dont le pinceau dansant risque toujours de devenir un canif assassin..).
Un autre jour (ça se passe un dimanche sur le Mercado del Arte de Mexico qui investit toute l’avenue Alvaro Obregon), je trouve à même le sol une peinture signée Wifredo Lam. C’est à l’évidence un faux. La facture est grossière, la signature plus que douteuse. Je l’achète pour le prix d’un faux. Tant pis, j’ai mon « Wifredo », cet artiste que René Char m’a fait connaître et que j’ai ensuite croisé dans une exposition parisienne, sur une chaise roulante.
C’est lors une exposition récente (l’inauguration à Paris du vaste Palais de Tokyo) qu’un ami poète me présente le fils de Wifredo Lam. Je lui raconte l’histoire. Il me dit qu’il voudrait bien voir l’oeuvre et qu’il pourrait sans doute l’authentifier car son père a « beaucoup travaillé à Mexico et y a laissé maints travaux».
Mon tableau vaudrait-il de l’argent ? Aurais-je eu la main chanceuse malgré mon œil soupçonneux ?
Je ne téléphone pourtant pas au fils de Wifredo qui m’a laissé sa carte. Non, l’argent n’est pas le souci du collectionneur qui hante les brocantes. Le seul intérêt de son geste, c’est le risque, pas la rixe à laquelle convient les salles des ventes -ces avaleuses et ravaleuses d’un art passé sous contrôle.
Un autre jour encore, c’est une dédicace de François Mitterrand qui me séduit sur un livre qui est bradé à un euro. Le marchand me dit même qu’il me le cédera pour 50 centimes, afin de se « débarrasser de la présence de cet ignoble individu qui a fait tant de mal à la France ». Tant mieux pour moi ! J’ ai toujours été et reste un inconditionnel de François Mitterrand, l’homme qui a aboli la peine de mort. J’aime la signature ailée du futur Président (je l’ai rencontré à Nevers lors d’un colloque consacré à Jules Renard dont il parla fort bien).
Bien sûr, j’ai tout lieu de croire que ce livre m’est alors spécialement destiné.
Je remarque pourtant, en quittant le stand, que le marchand a disposé « mon » livre non loin de toute une pléiade d’ouvrages écrits par Barrès, Céline, Rebatet et autres plumes chéries par l’extrême-droite. Un brocanteur voisin me confirme que son collègue est effectivement un fieffé zélateur du fascisme.
Que faisait donc François Mitterrand sur son établi ? Serait-ce là le signe d’une sorte d’ affinité élective pour l’homme qui accepta, dit-on, l’insigne de la Francisque ? Se trouvaient-ils ici débusqués les vieux démons de l’Algérie française où Mitterrand crut juste de faire décapiter des patriotes anti-colonialistes ?
Ce livre signé François Mitterrand, je l’ai, depuis, rangé au fond de ma bibliothèque et je me félicite de ne plus le retrouver. Il y a des achats empreints d’une inquiétante étrangeté. On les guillotine à sa façon.

3. D’AMOUR ET D ‘EAU FRAÎCHE

L’Amour fou d’André Breton, je l’ai donc acheté dans son édition originale sur un marché à la brocante. La dédicace qui couvre la page de garde est très succincte :
« Pour Philippe
en souvenir

André ».
Le marchand m’affirme qu’il s’agit d’une dédicace à Philippe Soupault, son compagnon des débuts du surréalisme. Si c’est vrai, le livre est comme illuminé par ce compagnonnage tout amical.
Je songe que je suis allé voir Soupault à la fin de sa vie. Il m’avait donné son adresse dans le seizième arrondissement, et je pensais arriver dans un appartement dont les murs auraient été couverts d’oeuvres surréalistes. Mais -surprise- je pénétrais dans le hall d’un immeuble où deux très vieux fauteuils de cuir accueillaient le visiteur. C’était une maison de retraite, et le concierge cria par deux fois le nom de Soupault pour qu’on l’avertisse, à l’ étage, de ma visite. Nous parlâmes quelques minutes dans les fauteuils éventrés, puis le vieil écrivain un peu négligé et déjà aviné se retira brusquement. Il avait envie d’aller boire. Je repartis, troublé.
Assurément, Philippe Soupault avait dû se défaire de ses tableaux et de ses livres, et l’exemplaire de L’Amour fou qui m’avait rejoint était peut-être le témoignage de cet échec final. Des merveilleux et juvéniles Chants magnétiques, Philippe Soupault était donc passé à une fin solitaire -et ce livre le disait malgré la main tendue d’André Breton (« en souvenir »).
Pourtant mes tribulations ne parvenaient pas à pleinement me convaincre. L’écriture de Breton est plutôt fine, et, ici, elle s’étale, comme trop assurée. Un petit mâlin aura sans doute voulu valoriser l’ouvrage en y inscrivant des mots assez plausibles.
L’amateur est constamment appelé à replonger dans ses doutes (on dirait qu’il les aime), comme devant ces gravures de Picasso où des mains indélicates ont ajouté sa signature aisément imitable.
Le vrai, le faux. La brocante vit à leur intersection. Si elle se plaît à choyer l’amour fou, elle est souvent astreinte à une cure d’eau fraîche. L’ivresse, pourtant, reste intacte. Et l’on repart toujours, comme Des Esseintes, à l’assaut des parfums les plus trompeurs, des boissons les plus troublantes. On vit vraiment d’amour tremblé.

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