de la traduction

DE LA TRADUCTION

L’an dernier, à l’Université de Strasbourg, on m’interrogeait sur la traduction. J’osai avancer que la traduction comportait certainement une part de trahison. Le professeur qui m’invitait vivement exprima sa colère, affirmant que la traduction obéissait à une méthodologie rigoureuse défendue par Henri Meschonnic en l’un de ses ouvrages. Rentré à Paris, je rencontrais un poète important qui me disait le plus grand mal des traductions de la Bible tentées par Meschonnic!

Le terrain est donc glissant et je ne m’aventurerai pas sur des chemins théoriques qui me dépassent ou me lassent.

Je ferai simplement trois petits aveux concernant d’abord ma pratique de lecteur de traductions, ensuite ma pratique personnelle de traducteur et enfin ma réaction à certains poèmes traduits de moi.

Je suis un admirateur du poète français Pierre Jean Jouve -et j’ai découvert à travers lui les Sonnets de Shakespeare, les Poèmes de la folie de Hölderlin et même des poèmes de Ungaretti. Etudiant, j’ai lu des articles universitaires rendant compte de diverses traductions des Sonnets de Shakespeare. Le travail de Jouve y était accablé, condamné; on y décelait des contre-sens. Or, en comparant les traductions proposées, c’est à travers Jouve que je comprenais le mieux la rêverie érotique de Shakespeare et sa fascination certaine pour l’homosexualité. Jouve traduisait parfaitement un trouble que les autres traducteurs taisaient. Il était clair pour moi qu’un contre-sens ne disqualifie pas une traduction. Il y aurait donc assurément des trahisons nécessaires, des trahisons bénéfiques. J’appris plus tard -scandale pour certains!- que Jouve ne connaissait pas les langues étrangères et qu’il travaillait à partir d’un mot-à-mot établi par sa femme, Blanche Reverchon, elle-même traductrice de Freud. On était là dans la plus pure traduction poétique, en surplomb des problèmes linguistiques.

J’ai moi-même toujours prisé la traduction. Ce fut en anglais, seule langue que je maîtrise. Mais il y eut aussi une attirance pour la traduction de langues qui m’étaient plus ou moins lointaines. En fait, je les accomplissais avec des poètes vivants qui avaient une base de français suffisante pour entrer en dialogue avec eux. Outre l’italien et l’espagnol, je m’aventurais vers le portugais mais aussi vers le japonais. Au mot-à-mot, je proposais de substituer une expression poétique qui forcément tenait compte de mes fantasmes, de mes tics. Le traducteur, ce dévoreur , a en tout cas tout intérêt à sentir les résistances du poète traduit…Ami de René Char, j’ai souvent croisé Vittorio Sereni chez le grand poète français, dans le Sud de la France. Sereni traduisait Char, et celui-ci lui opposait une belle résistance. Il s’attachait à expliquer à Sereni le sens de ses poèmes, l’anecdote qui les avait fait naître. Char aimait à dire qu’un poème n’a qu’un sens, tout en sachant que la polysémie est inhérente à tout texte véritable.

Si je prends mon cas personnel de poète traduit -et, en l’occurrence aujourd’hui par Giuseppe Napolitano-, je dirai que j’ai aimé qu’il me pose des questions sur mes « Stèles du malamour » et sur mon allusion à une « arche oblique ». L’expression pourrait sembler gratuite, mais Giuseppe m’a conduit à lui avouer que l’image venait d’un poème de René Char évoquant le fameux pont d’Avignon qui est coupé en deux, comme l’est peut-être tout poète (tel Char) qui n’a pas eu d’enfant -manque où la poésie puise sa source, sa ressource. Et se superposant à cela, surgissait le souvenir du pont des Arts près duquel j’habitais, étudiant à Paris, joli pont piéton qu’une péniche avait heurté et qui fut coupé pendant des années, m’empêchant d’aller sur l’autre quai -autre forme de manque .. Toute proportion gardée, Jouve aurait peut-être beaucoup appris d’un dialogue avec Shakespeare … qui aurait peut-être cautionné ses fameux contre-sens (d’ailleurs, la poésie ne va-t-elle pas toujours contre la norme, la pensée unique, le sens unique? Une route barrée, quelle aubaine, souvent, et quel tremplin pour le rêve transcendant!).

Il me plaît que Napolitano ait conservé le titre français de mes deux « suites » (« Lisières de mai » et « Stèles du malamour ») et qu’il les ait judicieusement réunies sous le titre général « Malamour ». Traduire, c’est parfois sentir qu’il ne faut pas traduire!

Lorsque j’évoque (p.12) des amoureux qui « s’embrassent sur les marches /à l’écart », un professeur vétilleux pourrait estimer que traduire « sur les marches » par « camminando » est une faute. Or, ce faisant, Napolitano efface l’image trop simple des marches où l’on s’assied, pour privilégier l’image des marches que l’on grimpe ( comme l’amour) et qui poussent à marcher ensemble vers le bonheur. Traduction fautive? Non: traduction dynamique.

Je ne saurais terminer sans évoquer la phrase de Maïakovski: « Le rythme est la force magnétique du poème ». Et peu importe, quelquefois, que le sens nous échappe. Le rythme d’une langue étrangère est un ferment puissant. Le son fait sens. Oui, Claudel avait raison quand il disait : « L’oeil écoute »

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A propos leuwers

poète, créateur des "livres pauvres"
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