Le poème tel un ballon

LE POEME TEL UN BALLON

La poésie? C’est certainement à mon père que je dois d’en avoir une vision première. Elle ne me vient pas de l’école (j’ai longtemps détesté les livres) mais de ces moments où, enfant, je vis mon père organiser de gigantesques lâchers de ballons. A un moment donné, les ballons s’envolaient de la vaste place du Château. Il y en avait de toutes les couleurs, les uns dynamiques, les autres paresseux, mais tous se bousculaient dans la course vers le ciel. A ces ballons était attaché une carte-réponse destinée à être renvoyée à mon père avec la date approximative et le lieu exact où le ballon était parvenu. Le ballon qui s’était éloigné le plus du point de départ valait à son propriétaire un voyage en avion -un vrai- à Amsterdam, Barcelone ou Venise.

Mon père recevait chaque jour des cartes-réponses. Au fil du temps, les ballons s’étaient aventurés jusque dans des pays étrangers qui nourrissaient mes fiévreux rêves d’ailleurs. La poésie, n’était-ce pas précisément cela? Un envol, une aspiration, avec, parfois, une chute rapide, un échec cuisant (ô Icare) et, parfois, une très longue échappée, une ouverture sur l’infini…

Pour moi, le poème, toujours, voyage. Et le poète avec lui: Baudelaire qui, jeune homme, fait un tour du monde; Rimbaud qui se retrouve à Aden; Henri Michaux qui rejoint l’Equateur et la Chine.. Mais c’est le même Michaux qui parle de l’ « espace du dedans ». Car le voyage peut très bien se réduire à une exploration du « lointain intérieur ». De toute façon, la poésie s’accommode assez mal du terre-à-terre (les romanciers y sont plus à l’aise), et elle n’a de cesse de vouloir échapper au réel pour mieux le transcender. La poésie peut alors tenir du voyage spirituel, du voyage ludique, du voyage érotique, du voyage linguistique, mais elle s’assimile toujours à un parcours, à une façon de tourner « dans la morsure -comme l’a dit Rimbaud- ou à rejoindre l’énigmatique « azur » entrevu par Mallarmé. L’ailleurs, pour elle, c’est l’inconnu et le nouveau. Et le poète y atteint d’autant mieux qu’il s’y oppose, fait résistance, dit non et signe de son nom. La lumière ne s’acquiert qu’en luttant contre soi.

Dans l’histoire de mon père, j’aime beaucoup que certains ballons atterrissent dans des pays lointains et étrangers. Celui qui trouve la carte-réponse et la renvoie est comparable à un lecteur -cet ami inconnu qui soudain est touché par un étrange objet volant qui a échoué sur son champ, dans ses mains, sous ses yeux. C’est un appel -et une réponse, en écho.. Tout ballon qui s’envole est voué à rejoindre un autre homme, à le faire rêver, à l’introduire dans le mystère d’une autre langue, à l’aider à refuser les frontières, les tabous, les interdits.

La poésie, je l’aime ainsi: libre, volante -non point fixée à une laisse comme un chien, mais toujours « en avant » afin de chanter le vrai, le soleil, la nuit, l’amour, la mort, mais aussi la fausseté du vrai, le soleil de nuit, l’amour à mort et la mort de l’amour. Finalement, une voix secrète, intime, mais follement universelle. Toute l’aventure humaine dans un ballon fragile, fugace et intrépide.

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A propos leuwers

poète, créateur des "livres pauvres"
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