BROCANTE ET COMPAGNIE

1. BROCANTE EN COMPAGNIE
Entre les luxueux Salons des Antiquaires et les désormais populaires « vide-grenier », il y a toujours la brocante, cet étrange boulevard des surprises, ce singulier forum des discussions et des négociations, cette fête des choses, des hommes et de leur improbable fusion.
Arrivé sur le lieu des brocantes, un frémissement vous saisit. Vous êtes d’emblée en quête d’un objet qui semble vous être spécialement destiné. Parfois vous ne le trouvez pas, et vous vous sentez déçu comme à un rendez-vous où votre nouvelle aimée aurait fait faux bond. Aussi vous mettez-vous souvent dans la position -prudente ou timorée- de celui qui n’attend rien sur un terrain qu’il veut neutre et sans doute inexorablement appelé à décevoir.
Heureusement, il y a le charme infini du soudain déclic. C’est lui qui vous motive, qui vous importe, qui vous emporte : pourquoi ce marchand a-t-il disposé sur son tréteau un livre que, depuis des années, vous cherchiez dans son tirage premier. Votre œil l’a immédiatement happé au milieu d’ouvrages qui ne vous parlent guère. Et vous avez la surprise de découvrir, en l’ouvrant délicatement, une dédicace de l’auteur. La rareté vous émeut. Le livre est cher évidemment, mais il vous est tellement cher que vous ne discutez même pas le prix. Vous emportez votre prise. Le bonheur se passe de tout commentaire.
Vous avez évidemment lu L’Amour fou d’André Breton et vous avez été enthousiasmé par les pages où le poète évoque ses visites régulières au Marché aux puces. Il y acquiert des objets singuliers comme cette fameuse cuiller-pantoufle qui est passée de main en main et qui scelle son destin amoureux sous le signe d’un érotisme aux couleurs de Cendrillon. Breton en tire la théorie fort convaincante du « hasard objectif ». Mais vous, vous ne croyez qu’à un hasard tout subjectif, qui vous submerge et qui ne s’intellectualise guère. Vous n’éprouvez jamais aucune lassitude devant le bric-à-brac de vos désirs (votre goût avéré pour les estampes érotiques ou les ouvrages qui rassemblent des photographies de nus). Ce n’est pas le fantasme d’un amour unique qui vous guide (la vie est seule à même de s’y créer un chemin difficile), mais le plaisir du multiple, de la répétition, avec ces va-et-vient d’un bout à l’autre de la brocante, cette obstination à passer et à repasser devant les mêmes stands où votre œil craint d’avoir manqué de vigilance (et vous en arrivez presque à souhaiter que la fatigue vous plonge dans un état second, favorable à de toujours nouvelles découvertes).
L’étonnant, c’est que l’acquisition d’un objet n’est jamais totalement satisfaisante. Il reste toujours un troublant manque à combler, qui s’apparente à la fièvre des joueurs de hasard. La brocante, c’est un casino à ciel ouvert où l’important n’est pas ce qui vient, mais ce qui viendra. La quête est constamment différée, contrariée, comme annulée. Tout est à refaire comme au premier jour. On retrouve la saveur des origines, et l’on se voit confronté au souvenir tremblé d’une mère qui se pare des bijoux de l’ Eve absolue dont vous êtes soudain autorisé à caresser la peau d’une douceur inouïe. Au sein du bric-à-brac de la brocante, vous revivez le charme disparu des maisons closes où le Swann de Marcel Proust jouit, cigare à la bouche, d’une catin docile.
A la brocante, la pensée se débauche. Il y a chez l’acheteur toute l’arrogance du grand bourgeois (vous payez, vous avez un budget pour cela) qui cherche l’amour en dehors des règles, le long de ces stands où les objets s’offrent sans s’offrir, se monnaient pour une possession finalement illusoire. Vous vous prêtez au jeu inquiétant de la vie, mais déjà la mort , de ses dents voraces, creuse le tombeau où s’accumulent pêle-mêle livres, tableaux et bijoux que l’homme précaire croit emporter avec lui alors qu’il lui faudra les perdre et les reverser sur le trottoir des illusions défuntes.
Et pourtant vous retournez à la brocante, vous vous étourdissez, vous payez, pour un objet qui aimante la mort, le tribut qui vous fait espérer en sa survie.

2. DE TROIS MOMENTS MEMORABLES

Il y a quelques « moments » de mes visites à la brocante qui me reviennent en mémoire.
Un jour, je m’arrête devant un stand où sont privilégiés les tableaux. C’est une sorte de mini-galerie devant laquelle trônent, pour faire brocante, quelques vases de Gallé, des Daum, des vaisseliers, du Murano. Moi, ce que j’aperçois, c’est une gouache qui, en quelques touches de couleurs, fait surgir du rêve les palais de Venise. Elle est signée « P.S ». Le marchand, très charmant, me dit que c’est une œuvre de Paul Signac. Son prix n’est pas exorbitant. Je suis intéressé, mais je laisse passer quelque temps pour aller consulter (j’habite au-dessus de cette brocante mensuelle installée sur un boulevard qui, autrement, est destiné à un marché aux fleurs) un catalogue consacré à Signac. Je constate que l’artiste signe souvent ses œuvres -surtout ses aquarelles et ses gouaches- des simples initiales « P.S » où le « P » penche légèrement en arrière. Je trouve aussi plusieurs reproductions d’oeuvres célébrant Venise, ville magique où le peintre a beaucoup travaillé.
Finalement, j’achète la gouache (courte négociation, pour la forme), mais à peine l’ai-je installée sur une commode de mon salon, que je suis pris de doutes. Le faussaire (excellent si c’en est un)) ne s’est-il pas inspiré du même catalogue que moi, de la même signature, des mêmes touches de couleurs ?
Au fil du temps, les doutes s’ estompent. Cette œuvre, je veux le croire, est un original. Pourquoi un faussaire l’aurait-il confectionnée ? La brume du mystère ne cessera de planer sur les palais de Venise, et c’est peut-être très bien ainsi.
Acheter à la brocante (et même ailleurs où de contestables certificats d’authenticité peuvent vous sont délivrés), c’est accepter l’inconnu, c’est le vouloir, c’est le choyer, pour y nourrir ses angoisses, pour en mourir de plaisir ou de honte (ces « petites hontes » qui vrillent nos vies, comme les touches pointillistes d’un Signac dont le pinceau dansant risque toujours de devenir un canif assassin..).
Un autre jour (ça se passe un dimanche sur le Mercado del Arte de Mexico qui investit toute l’avenue Alvaro Obregon), je trouve à même le sol une peinture signée Wifredo Lam. C’est à l’évidence un faux. La facture est grossière, la signature plus que douteuse. Je l’achète pour le prix d’un faux. Tant pis, j’ai mon « Wifredo », cet artiste que René Char m’a fait connaître et que j’ai ensuite croisé dans une exposition parisienne, sur une chaise roulante.
C’est lors une exposition récente (l’inauguration à Paris du vaste Palais de Tokyo) qu’un ami poète me présente le fils de Wifredo Lam. Je lui raconte l’histoire. Il me dit qu’il voudrait bien voir l’oeuvre et qu’il pourrait sans doute l’authentifier car son père a « beaucoup travaillé à Mexico et y a laissé maints travaux».
Mon tableau vaudrait-il de l’argent ? Aurais-je eu la main chanceuse malgré mon œil soupçonneux ?
Je ne téléphone pourtant pas au fils de Wifredo qui m’a laissé sa carte. Non, l’argent n’est pas le souci du collectionneur qui hante les brocantes. Le seul intérêt de son geste, c’est le risque, pas la rixe à laquelle convient les salles des ventes -ces avaleuses et ravaleuses d’un art passé sous contrôle.
Un autre jour encore, c’est une dédicace de François Mitterrand qui me séduit sur un livre qui est bradé à un euro. Le marchand me dit même qu’il me le cédera pour 50 centimes, afin de se « débarrasser de la présence de cet ignoble individu qui a fait tant de mal à la France ». Tant mieux pour moi ! J’ ai toujours été et reste un inconditionnel de François Mitterrand, l’homme qui a aboli la peine de mort. J’aime la signature ailée du futur Président (je l’ai rencontré à Nevers lors d’un colloque consacré à Jules Renard dont il parla fort bien).
Bien sûr, j’ai tout lieu de croire que ce livre m’est alors spécialement destiné.
Je remarque pourtant, en quittant le stand, que le marchand a disposé « mon » livre non loin de toute une pléiade d’ouvrages écrits par Barrès, Céline, Rebatet et autres plumes chéries par l’extrême-droite. Un brocanteur voisin me confirme que son collègue est effectivement un fieffé zélateur du fascisme.
Que faisait donc François Mitterrand sur son établi ? Serait-ce là le signe d’une sorte d’ affinité élective pour l’homme qui accepta, dit-on, l’insigne de la Francisque ? Se trouvaient-ils ici débusqués les vieux démons de l’Algérie française où Mitterrand crut juste de faire décapiter des patriotes anti-colonialistes ?
Ce livre signé François Mitterrand, je l’ai, depuis, rangé au fond de ma bibliothèque et je me félicite de ne plus le retrouver. Il y a des achats empreints d’une inquiétante étrangeté. On les guillotine à sa façon.

3. D’AMOUR ET D ‘EAU FRAÎCHE

L’Amour fou d’André Breton, je l’ai donc acheté dans son édition originale sur un marché à la brocante. La dédicace qui couvre la page de garde est très succincte :
« Pour Philippe
en souvenir

André ».
Le marchand m’affirme qu’il s’agit d’une dédicace à Philippe Soupault, son compagnon des débuts du surréalisme. Si c’est vrai, le livre est comme illuminé par ce compagnonnage tout amical.
Je songe que je suis allé voir Soupault à la fin de sa vie. Il m’avait donné son adresse dans le seizième arrondissement, et je pensais arriver dans un appartement dont les murs auraient été couverts d’oeuvres surréalistes. Mais -surprise- je pénétrais dans le hall d’un immeuble où deux très vieux fauteuils de cuir accueillaient le visiteur. C’était une maison de retraite, et le concierge cria par deux fois le nom de Soupault pour qu’on l’avertisse, à l’ étage, de ma visite. Nous parlâmes quelques minutes dans les fauteuils éventrés, puis le vieil écrivain un peu négligé et déjà aviné se retira brusquement. Il avait envie d’aller boire. Je repartis, troublé.
Assurément, Philippe Soupault avait dû se défaire de ses tableaux et de ses livres, et l’exemplaire de L’Amour fou qui m’avait rejoint était peut-être le témoignage de cet échec final. Des merveilleux et juvéniles Chants magnétiques, Philippe Soupault était donc passé à une fin solitaire -et ce livre le disait malgré la main tendue d’André Breton (« en souvenir »).
Pourtant mes tribulations ne parvenaient pas à pleinement me convaincre. L’écriture de Breton est plutôt fine, et, ici, elle s’étale, comme trop assurée. Un petit mâlin aura sans doute voulu valoriser l’ouvrage en y inscrivant des mots assez plausibles.
L’amateur est constamment appelé à replonger dans ses doutes (on dirait qu’il les aime), comme devant ces gravures de Picasso où des mains indélicates ont ajouté sa signature aisément imitable.
Le vrai, le faux. La brocante vit à leur intersection. Si elle se plaît à choyer l’amour fou, elle est souvent astreinte à une cure d’eau fraîche. L’ivresse, pourtant, reste intacte. Et l’on repart toujours, comme Des Esseintes, à l’assaut des parfums les plus trompeurs, des boissons les plus troublantes. On vit vraiment d’amour tremblé.

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A propos leuwers

poète, créateur des "livres pauvres"
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