L I S B O N N E

1. « AVRIL AU PORTUGAL »

Je me souviens. Dans l’arrière-boutique de ma mère opticienne à Beaumont-sur-Oise, Odette, la vendeuse, susurre la chanson à la mode « Avril au Portugal », et alors je rêve d’aller dans ce pays où le printemps s’annonce magnifique. Mais voici que, bientôt, dans mon collège religieux de Beauvais où je me retrouve pensionnaire, j’entends le Père supérieur vanter les mérites d’un Etat catholique exemplaire -celui de Salazar. Mes soupçons sont extrêmes. En quoi une religion peut-elle être bonne à un Etat ? Et pourquoi mes parents m’ont-ils envoyé au collège du Saint-Esprit de Beauvais quand le Lycée de la ville semblait bénéficier de professeurs bien meilleurs (Merleau-Ponty, entre autres, en philosophie) et m’eût épargné toutes ces messes (je n’ai jamais cru un seul instant en Dieu) auxquelles je fus contraint d’assister, en étranger ? Si Salazar était l’idole des prêtres, le Portugal ne pouvait être qu’un pays suspect. Aussi l’idée d’un avril enthousiasmant perdait à mes yeux tout son charme lyrique. Finie donc la chanson.

Le paradoxe est que le Portugal m’est enfin devenu sympathique à partir d’un certain 25 Avril 1974. Le pays sortait alors du salazarisme mortifère ( Franco et Salazar me faisaient tous deux horreur et me dissuadaient de prendre des vacances dans leurs pays). Et voici que, soudain, le Portugal se rattachait à l’idéal de Mai 68 dont j’étais nourri. Je pourrais donc découvrir enfin une terre qu’on disait triste et pauvre (image dominante de la femme de ménage portugaise, chantée de façon narquoise par Annie Cordy – « La Madame, il est sortie » avec ses détestables accents populistes).

Passées mes années d’adolescence, j’étais entré dans l’âge d’homme le 25 avril 1974, et j’allais connaître mon ami Antonio, universitaire réfugié en France et qui me racontait ses jeunes années de lutte contre Salazar, ses arrestations, ses interrogatoires musclés, son éloignement dans une petite île-prison au large de Lisbonne, son ingéniosité à passer pour fou qui lui vaudra d’être hospitalisé à Lisbonne, avec cette fenêtre ouverte par laquelle il s’échappe et se voue dorénavant à l’obligation de se cacher. La peur. La peur au ventre. Les rafles pour mettre le peuple au pas, sous l’égide de Dieu !

Quand je connais Antonio, il m’entraîne dans de grandes virées nocturnes, à Paris et à Tours. Je suis fasciné par son endurance. Alors il m’explique qu’il est noctambule « pour tuer la nuit ». Quand le jour vient, il peut enfin aller se coucher. La résistance clandestine l’a contraint à vivre selon ce cycle. Il ne s’en remet pas.

Un jour, l’Université française ne veut plus de lui. Un jeune loup lui a soufflé son poste de lecteur. Il rentre au Portugal où l’Université lui ouvre grandes ses portes. Il aime enseigner. Aux yeux des étudiants, il est auréolé par ses nombreuses années passées en France et son courage de vieil opposant à un régime haï. Il me suggère de venir le visiter à Lisbonne où il a par ailleurs ouvert une galerie de peinture qu’il veut transformer en centre de conférences et en salle de concerts de fado.

Les choses soudain se précipitent, et voici qu’avant même de venir à Lisbonne spécialement pour Antonio, je suis invité, en tant que spécialiste de poésie, à un colloque sur Henri Michaux (il a lieu à Coimbra mais c’est à Lisbonne que je passe le plus clair de mon temps), à un autre colloque sur « La ville et la littérature » (il a lieu, lui, à la Fondation Gulbenkian, en pleine ville justement) et même à l’inauguration à grands frais d’un Centre Piaget sur la rive qui fait face à Lisbonne et que l’on gagne en traversant le pont gigantesque baptisé pont du 25 avril.

D’emblée, c’est l’éblouissement. Ces rues qui montent et qui descendent et qui, sous leurs pavés, épousent des collines en cascade. Ce sont les premières visites: le Château dominateur, la Cathédrale (dite le Sé, à ne pas confondre avec le thé qui ici est le « cha »…), le Musée d’art ancien et ses mémorables Jérôme Bosch et puis, sur le même chemin en sortant de Lisbonne, le couvent des Jéronimes, et, sur le fleuve même, la Tour de Belem.

Les jardins de la vaste Fondation Gulbenkian impressionnent par leurs sculptures posées au milieu des massifs ou dans les recoins les plus secrets. Et l’on se prend à rêver, une fois installé dans l’amphithéâtre de plein air où l’on sent la présence d’orchestres invisibles mais étincelants.

Il y a sur une colline abrupte (le haut quartier du Rato) la petite maison de Fernando Pessoa. Elle déçoit (le poète de « l’intranquillité » ne rime pas bien avec ce lieu trop tranquille). Mais, dès lors qu’on rejoint les quartiers bas de la cité (à pied ou par le tram ou par ces curieux funiculaires qui font tout le charme de la ville), on arpente à grands pas la longue Avenida de la Libertad (qu’on aime à comparer à nos Champs-Elysées) pour gagner le quartier des « Restauradores » (les restaurants par dizaines, en effet), puis la grande place du Théâtre avant de nous enfourner dans des petites rues anciennes menant à la gigantesque Place du Commerce qui ouvre sur le Tage, large fleuve qui va s’élargissant à mesure qu’il court se jeter dans la mer, à quelques encablures de la ville.

Lisbonne s’offre donc dans un va-et-vient incessant de rues qui montent abruptement et coupent les jambes du visiteur pressé. Les Lisboètes n’ont pas la sottise des touristes ; ils montent doucement, prennent le temps de s’arrêter, aiment parler à leur prochain. C’est leur façon d’aplanir la ville dont ils adorent les sinuosités infinies. L’apothéose s’accomplit dans le vieux quartier de l’Alfama dont on ne peut venir à bout de la pente qu’en empruntant des escaliers interminables. Mais là-haut, quelles vues ! Lisbonne, ses églises blanches et ses collines comme des seins offerts, et le Tage d’où partent nombre de ferries enchanteurs. Une fête.

Venu à Lisbonne à l’invite de mon ami Antonio, je ne cesse de découvrir ces faces cachées de la ville.

2. CARTES POSTALES

Je me souviens encore. Chaque fois que je viens à Lisbonne, je m’arrête dans une petite boutique -aujourd’hui « reconvertie »- qui porte le nom un peu arabe de « Bazar Mumi ». C’est un fourre-tout où les objets touristiques sont entourés d’un vaste choix de cartes postales. Ce ne sont pas des cartes postales très anciennes, mais elles ont du caractère, et elles sont les moins chères de tout Lisbonne. La boutique se situe en contrebas du Sé, à un endroit où le Largo de Santo Antonio da Sé se rétrécit tellement que les tramways de bois qui grimpent au Castelo manquent de nous arracher le dos.

Les cartes postales du Bazar Mumi imitent le temps passé, mais avec des couleurs très criardes qui sont finalement celles du Portugal que j’aime -une lumière crue qui maintient la joie avant que tout ne sombre dans l’insupportable torpeur de l’Atlantique.

Tous mes amis ont, au fil des années, reçu cette carte postale où une camionnette jaune postée devant un restaurant vante les mérites de son « bacalhau assado ». On sent que la terrasse bien protégée du soleil est prête à nous accueillir. La scène semble se passer à Caiscais, station un peu chic qu’affectionnent les Lisboètes, à une vingtaine de kilomètres de la capitale. Je songe qu’après un bon déjeuner (on mange bien -et consistant aussi- au Portugal), une sieste ne serait pas désagréable avec une femme aimée, dans une chambre au-dessus du restaurant lui-même, louée pour l’après-midi (mais un pays de tradition si catholique autoriserait-il ce fantasme?) avant de prendre dans la soirée le petit train qui reconduit à Lisbonne, au gré d’arrêts multiples : Estoril (son casino et son célèbre tournoi de tennis, en avril..), Sao Joao (d’où l’on aperçoit la mer ample et belle), Oeiras et Santo Amaro (où de vilains immeubles cachent malheureusement la mer), Paço de Arcos (où la mer réapparaît ainsi qu’une petite île qui servit de prison du temps de Salazar), Cruz Quebrada (où la mer ne se réduit qu’à la largeur du Tage), Alges et la façade fastueuse du couvent de Jeronimes), avant Belem et Alcantara et le pont immense qui nous écrase en surplombant les docks et puis Cais da Sodré, le terminus, à deux pas de la ville qui s’étage sous son château fortifié, à travers le quartier de l’Alfama où, dans le dédale des escaliers, sèche le linge des lavandières.

Mais l’Alfama a été livré aujourd’hui aux marchands de biens -et la petite maison qui, il y a quinze ans encore, abritait mes amours, est devenue une riche demeure avec des terrasses abritées. Quelque chose est bien mort sous ce luxe nouveau, et un immense parking souterrain a définitivement rasé le petit terrain de basket où des jeunes se défiaient.

Les cartes postales du Bazar Mumi ont le don de faire le grand écart entre un passé qui n’est plus mais qu’elles tentent de restituer maladroitement, et un présent dont elles nous dessaisient totalement. Quelque chose pleure en moi. Serait-ce le souvenir de ma mère qui, dans les années 60, fredonnait la chanson « Avril au Portugal » ? Je m’y trouve justement en avril, au Portugal, et ce ne sont que pluies incessantes et ces terribles bourrasques de l’Atlantique (un arbre est tombé sur l’Avenida de la Libertad peu après que j’eus quitté l’arrêt de bus ; j’aurais pu y laisser la vie).

Le fado s’étrangle. On me dit que Amalia Rodriguez aurait été la maîtresse de Salazar. Je pleure, si elle est vraie, cette reddition pitoyable.

A chacun de mes voyages au Portugal, une image se perd. Je m’évertue à associer ce pays à la France des années 60, voire même 50 -celles où mon père m’emmenait dans sa camionnette (je m’étais endormi sur l’accoudoir de la portière et il aimait à raconter cette scène où son regard avait dû être d’amour), mais rien n’y fait.

Les cartes postales que je cours acheter au Bazar Mumi ne sont que des vestiges qui calment à peine mon angoisse et accentuent l’assaut répété de la mort de mon père aimé. Pour la dernière fois, mon père m’avait invité dans un restaurant de Versailles, « Le Chapeau qui fume ». C’était la veille de sa mort, et, puisque les médecins le lui interdisaient, il avait bu deux portos -son seul lien finalement avec le Portugal ).

A défaut d’y être allé avec mon père, c’est mon fils que j’y ai récemment emmené -et nous avons logé dans la maison du frère d’Antonio, à mi-chemin entre Lisbonne et Caiscais. L’entre-deux où s’éprouve notre vérité.

3. L’ASSAUT DU POEME

Il y a, au fil de mes séjours à Lisbonne, des poèmes qui sont venus m’habiter. Je me souviens être monté sur les hauteurs du Castelo qui domine la ville Lisbonne, et j’ai ressenti là un des plus beaux enchantement d’une fin de journée :

« Ce feu qui s’éternise

n’empêche les bateaux de filer

dans la lisseur du Tage

et chacun va sa danse

dans la rougeur défunte

-et c’est un jour encore

de bonheur éperdu »

Oui, bonheur éperdu que celui qui lutte contre le perdu imparable. A Lisbonne, c’est avec un sentiment de parfaite sécurité -et pérennité- qu’on voit aller et venir d’une rive à l’autre les ferries, alors que le soleil se couche, si prometteur dans son rougoiement -érotique déjà.

Invariablement, se trouve associée pour moi l’image de la voyageuse accoudée à la rambarde d’un bateau où j’ose soudain la héler. Elle ressemble à ma cousine bien aimée, trop vite morte (pendue avec ses lacets au pied du lit de fer de sa clinique) et que la fin de belles journées permet de rendre à la vie -et à l’amour :

« Pourquoi est-elle si lointaine

comme ce soleil

en fin de course ?

Mais un bateau arrive

et la belle étrangère

dans le foulard

ocre et sang

des passions commençantes »

Avec ma cousine, on pouvait jouer à ne pas être des cousins, à être deux étrangers qui se tenaient les mains au cinéma. Mais le cinéma (j’aime beaucoup la Cinémathèque de Lisbonne), c’est toujours le film recommencé de son suicide. A un arrêt d’autobus dans la Rua D.Pedro V, son absence me poursuit : 

« On guette le poème

à l’arrêt provisoire

où nul ne s’arrête

trop pressé de rejoindre

le havre d’amour

que d’autres n’atteindront

Et la pendue

qu’attendait-elle

au pied de son lit

d’agonie ? »

Lisbonne a-t-elle vraiment ce caractère suicidaire ? La tristesse des ciels de l’Atlantique y incline, mais il y a un fond de douceur qui permet d’espérer le soleil -toujours très vite au rendez-vous.

Le Musée d’Art antique est un peu excentré. Je suis surtout frappé par les Patinir et les Jérôme Bosch ainsi que par ce garçon de Manet qui souffle pour offrir au vent une bulle d’eau savonneuse, étincelante et éphémère. Je recours alors à une sorte de carnet de peintre pour y coucher ces mots :

« Bosch regarde Patinir

et le cauchemar dévêt le rêve.

Des montagnes se dégagent

du plafond des fantasmes.

La bulle de savon persiste

le temps du tableau de Manet

apothéose transparente

de ce qui bientôt

ne sera plus qu’oubli

pour le jamais

(ou le jadis)

des âmes qui s’aimaient »

Et puis il y a toutes ces nuits où Antonio m’emmène dans les maisons où l’on chante du fado, inlassablement :

« C’est une plainte

mais amoureuse

C’est une mélancolie

en avance

sur la vie

C’est une amande

au cœur du fruit

Fado sans fadeur »

Et du fado, toujours, l’impossibilité de me détacher – en dépit d’évidentes dérives touristico-commerciales et même d’un manque de renouvellement. Il n’empêche,

« Ces litanies sans fin

agrippent le réel

lui insufflent la vie

touchent le tertre d’évidence

et couronnent l’amour

si souvent poignardé » ;

L’amour, ce n’est pas ici Roméo et Juliette ; c’est l’intranquillité de Pessoa -et le visage fuyant- parce que trop ardent- des femmes.

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A propos leuwers

poète, créateur des "livres pauvres"
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